Daniel Schneidermann s'indigne aujourd'hui dans Libération de l'inconséquence des sondeurs.

La commission des sondages a récemment fait connaître ses observations sur deux sondages publiés de l'organisme CSA. Le premier voyait François Bayrou grimper de sept points en une semaine. Suivait une seconde publication qui lui attribuait une perte de trois points d'intention de vote[1].

La commission a donc demandé à ce que ces sondages ne fasse pas l'objet d'interprétations.

Plus grave selon Daniel Schneidermann, l'IFOP a publié des sondages de second tour faisant apparaître la victoire de François Bayrou.

"Ce faisant, comment ne pas voir que ces imaginatifs, davantage encore que dans leur production ordinaire, ont influencé les intentions de nombreux électeurs à partir d'un scénario de fiction construit par eux seuls."

Et de conclure :

"Il faut peser ses mots, mais cette hérésie professionnelle constitue bel et bien un putsch, ou une tentative de putsch, des sondeurs sur la campagne."

C'est en effet fort bien pesé.

Quelques mots sur la mission de la commission des sondages.

L'article 5 la loi du 1977 donne mission de "d’étudier et de proposer des règles tendant à assurer dans le domaine de la prévision électorale l’objectivité et la qualité des sondages publiés ou diffusés (...)"

Et ce n'est pas, à ma connaissance[2], "la publication des sondages électoraux portant sur des intentions de vote ne vienne pas influencer ou perturber la libre détermination du corps électoral", comme le fait apparaître Daniel Scheidermann[3].

- Quelle différence ?

Elle est subtile et profonde tout à la fois..

La commission ne s'intéresse pas aux effets d'un sondage sur l'électorat. Comment le pourrait-elle, alors que les meilleurs stratèges et analystes s'y rongent jusqu'au gencives. L'on devine en effet que les sondages influencent le corps électoral. Mais il n'est pas aisé de dire dans quel sens.

En revanche, un examen formel de la technique d'enquête permet d'assurer la relative qualité et l'objectivité[4] de ces derniers.

- Et quid du cas du sondage de second tour avec François Bayrou ?

Je n'ai guère à retirer à une analyse récente. C'est une question d'équité. Il n'y a pas plus de raison de faire des hypothèses de second tour à partir d'intentions de vote du premier avec Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal. La réserve méthodologique qui porte sur la notion d'intention de vote suppose de ne pas préjuger des résultats du premier tour. A supposer qu'on le fasse, il n'est nulle raison de privilégier l'un ou l'autre candidat.

Il n'est pas plus objectif de proposer un sondage opposant Ségolène Royal et Nicolas Sarkzy qu'un sondage opposant François Bayrou et Jean-Marie Le Pen, ou toute autre combinaison. Alors, pourquoi pas François Bayrou[5] ?

Mais foin. La seule et incertaine influence de l'information des sondages conduit Daniel Schneidermann à une pétition de loi toute macédonienne[6].

"La solution idéale, dans une démocratie idéale, consisterait à les interdire purement et simplement. Un article de loi pourrait y suffire : «Il est interdit, dans les périodes électorales, d'influencer ou de perturber la libre détermination du corps électoral au moyen de sondages». Nul n'y perdrait."

Sauf peut-être la liberté ; mais c'est bien peu de chose dans le monde des purs.

En tous les cas, la Cour de cassation[7] a pu ainsi écarter les anciennes dispositions qui prohibaient la publication de sondages une semaine avant la consultation électorale. Et elle le fit en ces termes :

"Interdisant la publication, la diffusion et le commentaire par quelque moyen que ce soit de tout sondage d'opinion en relation avec les consultations visées par l'article 1er de la loi du 19 juillet 1977, les textes fondant la poursuite instaurent une restriction à la liberté de recevoir et de communiquer des informations qui n'est pas nécessaire à la protection des intérêts légitimes énumérée par l'article 10.2 de la convention susvisée"

Traduction : la prohibition de publication des sondages est contraire à la liberté de l'information. De sorte que les dispositions légales doivent être écartées. A supposer, donc, que la proposition de Daniel Schneidermann trouve un écho et une suite, elle souffrira de la protection des libertés fondamentales par la Cour de cassation. A moins que Guy Canivet d'abord, au Conseil constitutionnel, y trouve avec d'autres matière à censure.

Ah, ces juristes si prompt à brandir des principes et ignorent les réalités.

- Mais les ignorent-ils vraiment ?

Ne s'agit-il pas de compter sur l'intelligence de l'électeur plutôt que de présumer sa stupidité. Si l'information est régulièrement donnée, il lui appartiendra de former sa propre opinion.

Car après tout, s'inquiéter de l'incertitude pour interdire, c'est admettre que le contrôle de l'information.

Au nom de la liberté, cela va de soi.


Notes

[1] Pour la bonne forme, je me suis ouvert le Week-end dernier de ces résultats étranges auprès de l'institut, sollicitant leur éclairage. Mais sans réponse à ce jour.

[2] Je concède qu'une recherche dans les termes de la loi ou du décret y relatif ne m'a pas éclairé.

[3] Mais d'où ? La formule apparaît en citation dans le texte de l'article. Si un bon lecteur me veut communiquer la source, je lui en serai reconnaissant.

[4] l'objectivité est cette qualité de l'information qui permet une appréciation par un tiers. Le juge, par exemple.

[5] Et Jean-Marie Le Pen, et les autres...

[6] Ou toute sarkozienne dans sa simplicité et sa légèreté.

[7] Dans un arrêt rendu le 4 septembre 2001 rendu par la Chambre criminelle sous la direction du probable futur Président de la Cour Bruno Cotte - ceci pour l'hypothèse d'un revirement éventuel.