A propos de la lecture d'une lettre : L'émotion, la raison et l'État
Par jules, dimanche 21 octobre 2007 à 15:24 - Lyrisme et Argumentation - #683 - rss
Que l'émotion soit un moteur de l'action, cela n'est guère contestable.
Que l'émotion guide l'action vers des résultats souhaitables mérite plus de circonspection.
Que l'on justifie, comme Henri Guaino, la lecture de la lettre de Guy Môquet dans les écoles par son caractère émouvant devrait encore troubler davantage.
Car, est-il de la mission de l'État d'émouvoir ?
On peut, à la hache, dégager trois moteurs de l'action :
- Les sens, qui invitent, par exemple, à dégager sa paume d'une plaque de cuisson lorsque la douleur de la brûlure vient au cerveau.
- L'émotion, qui crée un inconfort moral et appelle une réaction compensatrice.
- La raison, qui suppose de déterminer - autant que faire ce peut - l'état d'une situation et les nécessité de l'action à mener pour la faire évoluer.
C'est à la raison que l'on se réfère - c'est l'usage - pour en appeler aux fondements de la République française. Disons, d'un mot bref, les lumières de la raison. A la raison, et non point à l'émotion.
La critique de la raison froide vint du romantisme. L'apologie de la spontanéité, des sens et de l'émotion. Car la raison entrave les passions. Ainsi Henri Guaino s'interroge-t-il :
De quelle expertise a-t-on besoin pour ressentir la vérité et la profondeur humaine de ce texte ?
D'aucune, sans doute.
Mais appartient-il à l'État de "faire ressentir la vérité et la profondeur humaine" d'un texte ?
Il est parfois plus aisé de tisser les liens de l'amour que de dénouer l'écheveau de la déraison.
N'oublions pas, à cet égard, que l'État a besoin de contribuables et de soldats. Les premiers ont le secours de la raison comptable pour se méfier l'impôt - ou l'aimer, mais surtout pour les autres. Ils n'ont pas toujours celle de la raison économique. Les seconds doivent trouver quelque raison de risquer la mort. Et la raison seule y est parfois rétive.
Bref, on glisse dans les enseignements quelque raison de ne point détester ses frontières. Et de mourir pour elle et les siens.
On me rétorquera que le rôle de l'éducation ne se limite pas à l'instruction. Ou, comme en dispose l'alinéa 2 de l'article L. 111-1 du Code de l'éducation :
Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l'école de faire partager aux élèves les valeurs de la République.
Les valeurs de la République.
Il faut que l'État sache ne point trop imposer ses valeurs. Voyons ce qu'en dit Condorcet, dans son premier mémoire sur l'instruction publique.
D'ailleurs, l'éducation, si on la prend dans toute son étendue, ne se borne pas seulement à l'instruction positive, à l'enseignement des vérités de fait et de calcul, mais elle embrasse toutes les opinions politiques, morales ou religieuses. Or, la liberté de ces opinions ne serait plus qu'illusoire, si la société s'emparait des générations naissantes pour leur dicter ce qu'elles doivent croire. Celui qui en entrant dans la société y porte des opinions que son éducation lui a données, n'est plus un homme libre; il est l'esclave de ses maîtres, et ses fers sont d'autant plus difficiles à rompre, que lui-même ne les sent pas, et qu'il croit obéir à sa raison, quand il ne fait que se soumettre à celle d'un autre.
Rien de tout cela, finalement, n'est véritablement contemporain[1]. Mais tout y est fort moderne. C'est la synthèse romantique du XIXe siècle : entre le positivisme rationaliste et la spontanéité barrèsienne.
A bien y regarder, la lettre de Guy Môquet ne dit rien. Et seul l'énoncé du contexte - peu scientifique - de la barbarie nazie lui donne sa raison. On aurait pu lui en donner d'autres. Et je suis bien persuadé que l'on trouverait chez d'autres condamnés à mort, moins honorables[2], des signes d'affection pour leur famille[3].
Le problème n'est pas seulement que cette lecture dirige la passion au service d'une idéologie. C'est surtout qu'elle enchaîne l'esprit à la tyrannie de l'émotion.
Il est bien difficile à l'institution scolaire de résister aux flots de passion en torrents qui se déverse du spectacle contemporain. De la publicité commerciale aux divertissements sportifs ; des faits divers sanglants au théâtre de la misère humaine.
Et l'on demande d'être froid devant un monde si brûlant, enfiévré de sentiments. De tous côtés.
Ce qui devrait fâcher les professeurs n'est sans doute pas qu'on leur demande d'en appeler aux valeurs de la République - aussi ténues soient-elles dans le texte considéré. Après tout, la loi en fait autant.
Il devraient s'inquiéter davantage d'une raison muette devant les larmes, ne serait-ce que pour une poignée de secondes.
Notes
[1] On notera du reste que Condorcet se méfie du "corps enseignant" : "La puissance publique doit donc éviter surtout de confier l'instruction à des corps enseignants qui se recrutent par eux-mêmes. Leur histoire est celle des efforts qu'ils ont faits pour perpétuer de vaines opinions que les hommes éclairés avaient dès longtemps reléguées dans la classe des erreurs; elle est celle de leurs tentatives pour imposer aux esprits un joug à l'aide duquel ils espéraient prolonger leur crédit ou étendre leurs richesses."
[2] Et moins honorés.
[3] Pourquoi ne pas trouver - il doit en exister - de semblables courriers de collaborateurs condamnés à mort ?



Commentaires
1. Le dimanche 21 octobre 2007 à 15:36, par Néwick
2. Le dimanche 21 octobre 2007 à 15:55, par alexandre delaigue
3. Le dimanche 21 octobre 2007 à 16:11, par le chafouin
4. Le dimanche 21 octobre 2007 à 17:07, par Candide
5. Le dimanche 21 octobre 2007 à 17:23, par Facultatif, coiffeur en ville
6. Le dimanche 21 octobre 2007 à 18:17, par john.reed
7. Le dimanche 21 octobre 2007 à 18:47, par Xtph
8. Le dimanche 21 octobre 2007 à 19:08, par jules (de diner's room)
9. Le dimanche 21 octobre 2007 à 19:34, par xavier
10. Le lundi 22 octobre 2007 à 02:32, par N. Holzschuch
11. Le lundi 22 octobre 2007 à 08:44, par pas perdus
12. Le lundi 22 octobre 2007 à 09:00, par Sylvain
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28. Le mercredi 24 octobre 2007 à 14:27, par patrice
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