Veille politique sur les blogs à l'Élysée
Par jules, mardi 18 mars 2008 à 17:52 - Mon amie la presse et mes amis des blogs - #831 - rss
Authueil m'apprend aujourd'hui — via d'autres — qu'un frais émoulu de diverses grandes écoles du nom de Nicolas Princen a été engagé par la Présidence pour assurer — si l'on en croit le jdd — la veille du web.
Ou encore, selon les termes de l'article :
Surveiller tout ce qui se dit sur la Toile, de traquer les fausses rumeurs et de déjouer toute désinformation à l'encontre du Président. L'objectif: contre-attaquer aussitôt.
On s'en doute ; le principe de surveillance n'est goûté qu'avec modération dans la blogosphère.
Et pourtant, il y a lieu de se réjouir de la nouvelle ; avec un peu de scepticisme, il est vrai.
Tout d'abord, la démarche ne ressortit pas à celle du contrôle de l'information en amont, mais à la pratique — classique en entreprise — de la veille.
Nonobstant les termes — disons accrocheurs — de la rédaction journalistique, il s'agit bien de collecter les informations nécessaires à l'anticipation des éventuelles menaces qui pèsent sur l'image présidentielle ; tout comme une entreprise prend soin de surveiller l'évolution de son image.
Traditionnellement, cet exercice est accompli sur la presse via une très originale revue de presse. Mais les acteurs s'inquiètent aujourd'hui de l'influence des informations diffusées et recueillies sur la toile.
C'est une bonne nouvelle.
Du point de vue de la gestion des politiques publiques, il est certain que la diversification des sources d'information ne saurait nuire à leur pertinence. Aussi bien les pouvoirs publics se trouveront-ils opportunément saisis des préoccupations qui surgissent sur le web, et filtrent à peine — ou de façon souvent tronquée — dans la presse papier.
C'est une façon de mieux connaître les attentes et réticences de l'opinion ; en sorte qu'il sera possible d'affiner la présentation d'une politique, ou la politique elle-même.
Du point de vue des acteurs de l'Internet — auxquels je me flatte d'appartenir, nonobstant la modestie de mon oeuvre — il est stimulant de vérifier que l'opinio webis[1], passée du négligeable à l'indistinct, est désormais tenue pour une part moins insignifiante du débat public.
Ou, comme le disait Tony Blair à propos de la Chambre des communes :
— Je n'ai jamais prétendu être le plus grand des hôtes de la Chambre, mais je puis l'honorer de mon meilleur compliment en disant que je n'ai jamais cessé de la craindre.
Bref, le souci de l'Internet — a fortiori lorsqu'il s'agit de crainte — doit être compris comme un hommage. Et je le goûte comme tel.
Quelques gouttes de scepticisme.
Tout d'abord, l'objectif rapporté paraît démesurément ambitieux.
Surveiller tout le web, voilà un objectif que l'on peut raisonnablement juger difficile à atteindre.
Il s'agira donc de choisir ses sources.
Mais voilà. Versac[2] — dont c'est le métier — le rappelle souvent : la sélection des sources sur le web est périlleuse. Il est entendu que la blogosphère peine à exister comme unité ; elle n'est certes pas homogène. Pour autant, la réduire à une collection de blogs prétendument influents[3] ignore le principe du réseau et de la diffusion d'informations par capillarité.
Le pouvoir de la toile réside bien davantage dans l'averse des minuscules que dans les signatures qui luisent. Et cent modesties dussent-elles en souffrir, le jugement des cent premiers du classement wikio des blogs politiques est une bien piètre approximation du puissant murmure de l'opinio webis.
Premier écueil, donc, la reductio ad famam[4].
Second écueil, la restriction de la veille à la seule image présidentielle.
Non que celle-ci n'importe pas. Mais il est un fait qu'une seule inquiétude sur la popularité évincerait le profit que l'on peut retirer d'une analyse de la production d'opinions sur Internet.
Car, outre le flot des meuglements, il existe quelques — milliers — d'opinions étayées qui peuvent opportunément instruire la présidence du jugement sur son action. Jugement autrement plus riche et varié que ceux-là qui volent en essaim dans les triste colonnes de la presse papier. Internet donne accès à la plus grande mine à ciel ouvert d'enquêtes qualitatives disponible aujourd'hui.
Éviter, donc, la reductio ad praesidentiae famam[5].
Troisième écueil : on sait fort bien en marketing, que l'expression spontanée résulte souvent du mécontentement. Vous viendrait-il à l'idée de clamer votre satisfaction ?[6]
Aussi bien — mais gageons qu'un ancien élève des Hautes Études Commerciales ne l'ignore pas — l'exploitation de l'opinio webis doit s'affranchir du biais de surreprésentation qui l'affecte.
Peut-être pas de là à l'ignorer cependant.
Pas de reductio ad iram, donc.
Dernier problème.
C'est une chose que de vouloir connaître l'opinion publique du web, c'en est une autre que de mettre en place des instruments d'influence pour répondre à une menace.
C'est que le blogueur est taquin ; et soupçonneux. Il soupçonne toujours plus qu'il n'existe. A l'explication de l'incompétence, il préfère celle du noir dessin.
Et il sera bien difficile de faire passer une stratégie d'image pour autre chose que ce qu'elle est.
Aussi bien la seule révélation de l'existence d'une mission de veille Internet suffira peut-être à neutraliser tout effort de gestion réactive. A la façon dont les monétaristes jugent les politiques monétaires. Mieux vaudrait peut-être abandonner l'idée de contre-attaque, pour préférer une prophylaxie plus apaisée.
Toujours est-il que Nicolas Princen se trouve aujourd'hui au centre d'un petit tourbillon de notoriété goguenarde. Ce pourrait être la première épreuve de sa mission, qui décidera de son destin sur la toile : ambassadeur élyséen ou souffre douleur de la blogosphère.
Notes
[1] Néologisme formé pour l'occasion d'une racine mi-latine mi-anglaise, passé au tamis du latin de cuisine. Cela fait presque savant, et c'est réellement cuistre. A Goûter, savourer et adopter.
[2] Qui rend un billet éclairé sur l'épisode.
[3] Disons qu'ils sont lus.
[4] Réduction à la notoriété : Un point de plus la besace cuistrerie de votre serviteur. Elle est déjà bien remplie.
[5] Oui, troisième cuistrerie, le terme fama signifie "notoriété" tout autant que "gloire".
[6] Au reste, l'angle du soutien le Président de la République prend souvent la forme de l'indignation devant les actes de l'adversaire, ou d'une défense contre les attaques qui lui sont portées.



Commentaires
1. Le mardi 18 mars 2008 à 18:07, par Facultatif, coiffeur en ville
2. Le mardi 18 mars 2008 à 18:26, par Clems
3. Le mardi 18 mars 2008 à 19:04, par Le Monolecte
4. Le mardi 18 mars 2008 à 19:20, par d autres
5. Le mercredi 19 mars 2008 à 11:07, par toto
6. Le mercredi 19 mars 2008 à 15:15, par Raveline
7. Le dimanche 23 mars 2008 à 05:08, par Denis Szalkowski
8. Le samedi 12 avril 2008 à 23:55, par gravicim
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.