Mais un engagement qui ne coûte guère.

En effet, les programmes de l'enseignement primaires ont fait l'objet d'un arrêté du 4 avril 2007. On trouve aux annexes le programme d'histoire du cycle des approfondissement.

On y mentionne la "traite des noirs" ; et si l'esclavage et son abolition n'est pas expressément cité, il figure comme objet d'étude au titre du programme d'éducation civique.

Il s'agit, me direz-vous, d'un texte récent qui n'a peut-être pas infusé les enseignements d'histoire à l'école.

Et bien, on peut se délecter de la consultation des programmes établis en 2001 sous le ministère de Jack Lang, qui évoquent[1] tout à la fois la "traite des noirs" et "l'apparition d'une nouvelle forme d'esclavage" à l'époque moderne[2].

Bref, si le projet de nouveaux programmes scolaires porte bien une attention à la traite, l'esclavage et son abolition, on ne peut pas à proprement parler d'introduction de la question. En quoi, le Président a pu promettre ce qui existait déjà.


Mais le chef de l'État ne se contente pas de s'intéresser aux programmes. Il se prononce également sur les manuels scolaires :

— Cette histoire doit être inscrite dans les manuels scolaires afin que nos enfants puissent comprendre ce qu’a été l’esclavage.

Il se trouve que les éditeurs de manuels scolaires, dans l'insigne espoir de se voir commander leur production par les collectivités publiques, s'efforcent de respecter au mieux les prescriptions des programmes. Ils travaillent en collaboration étroite avec le Ministère de l'éducation nationale, qui leur transmet, plus d'une année avant son entrée en vigueur, les aménagements apportés aux prescriptions réglementaires.

Mais ils conservent la liberté éditoriale que leur garantit la loi du 29 juillet 1881 sur la presse.

De fait, aucun texte ne permet à l'administration d'imposer un quelconque contenu aux éditeurs. Il n'existe pas davantage de procédure d'agrément. De surcroît, le choix du livre scolaire par le professeur des écoles est libre.

En sorte que le Président Sarkozy ne saurait s'engager sur le contenu des manuels.

On peut le rassurer, cependant, les questions de l'esclavage et de la traite figurent déjà dans les meilleurs ouvrages. L'histoire de la traite, de l'esclavage et de leur abolition ne sera donc pas "inscrite" dans les manuels, car elle y figure depuis un certain temps.


Somme toute, le Président Sarkozy se paye d'une promesse déjà accomplie, et laisse accroire, ce faisant, qu'il en est l'initiateur. Ce qui n'est guère charitable pour le passé, et ne préjuge nullement de l'avenir.


Au delà, pour conclure, de l'opportunisme présidentiel, demeure tout de même la question de l'enseignement de la traite et de l'esclavage.

On peut imaginer, sans doute, que la question n'est pas toujours approfondie dans les petites classe — les programmes sont vastes et les heures trop courtes. Où diriger l'attention rare des élèves ?

Il est un fait que la France entretient une relation particulière avec ces phénomènes historiques, mais elle n'est pas la seule. Outre les pays d'occident, la traite orientale n'a pas épargné le continent noir. Le commerce triangulaire, encore, a connu le concours de certains africains dans le cadre de luttes tribales.

Bref, l'histoire de la traite et de l'esclavage est plus vaste et compliquée que le regard qu'on y porte traditionnellement de France.

Plus vaste et compliquée, mais aussi sujette à controverse.

Et c'est un autre problème du discours épousé par le Président Sarkozy.

— Refuser la compréhension de leur propre passé aux générations issues des territoires qui ont connu l’esclavage, ce serait accentuer l’enfermement identitaire au détriment du modèle républicain.

Un discours auquel j'adhère partiellement, je m'empresse de le dire.

Mais grever l'histoire de l'enjeu de la mémoire ne profite guère à l'histoire.

C'est que la lecture passé se colore des fêlures d'aujourd'hui. Et il n'est peut-être pas si simple de construire une communauté nationale autour de la fracture[3] de l'esclavagiste et de l'esclave.

Va-t-on ignorer la traite orientale ? Va-t-on méconnaître le rôle des africains dans la traite atlantique ?[4]

Ou faut-il renvoyer chacune des générations d'aujourd'hui à l'emprise d'un passé dont la découverte peut enfermer ?

C'est assurément un enjeu grave. Et j'aurais préféré, à tout prendre, que l'on présentât la traite, l'esclavage et la colonisation comme une histoire commune ; en indivision pour les enfants d'aujourd'hui, l'histoire de l'esclave et celle de l'esclavagiste.

Mais un naturel sceptique me conduit au pessimisme.


Notes

[1] Dans des termes fort voisins de celui de 2007, ce qui laisse penser que la réforme des programmes ne s'est pas étendue jusqu'à une révolution rédactionnelle.

[2] Les programmes de 1995 — sous François Bayrou — et de 1985 — sous Jean-Pierre Chevènement — étaient moins diserts et l'étude de la traite et de l'esclavage n'y figurent pas.

[3] Ou du lien, si l'on est hégelien.

[4] Après tout, les enfants de l'outre-mer pourraient en remontrer aux enfants de ceux qui ont participé au commerce de leurs aïeux.