Rappelons que le mariage de deux jeunes gens fut annulé parce que la virginité constituait aux yeux du mari une "qualité essentielle" de son épouse, et qu'il avait ignoré — celle-ci lui avait caché — qu'elle n'était plus vierge. De sorte que son consentement au mariage était vicié par l'erreur.

Donc, la virginité serait une "qualité essentielle" des jeunes épousées dans la France de 2008.

Voici comment Laurent Joffrin commence son éditorial. Par une conclusion. Remarquable aveu de ce que l'on offre une conclusion avant de s'interroger.

Conclusion au demeurant inexacte, comme Eolas, Dimitri Houtcieff et moi-même avons essayé de l'expliquer. Autant de murmures dans le tumulte.

La virginité peut être une "qualité essentielle" ; elle ne l'est pas nécessairement.

Et le jugement, loin de caractériser une régression, constitue l'expression la plus vive de la permissivité contemporaine.


En effet, le droit accorde aux époux le soin de déterminer quelles sont les "qualités essentielles" de leur conjoint. Et les juges refusent de se substituer aux individus pour décider quelles sont les qualités d'un bon époux. Libre à chacun, donc, d'ériger telle qualité en exigence.

Il en va ainsi dans une société pluraliste. Les opinions et les choix minoritaires doivent être respectés par les autres ; mieux encore, protégés contre la despotisme de la majorité. Que ces choix et opinions puissent déplaire à la majorité ne justifie pas qu'on les réprime.

Le pluralisme suppose la tolérance[1] de ce qui nous offense[2] Sans quoi, la liberté des autres est limitée par ce qui nous agrée ou nous indiffère. Et l'on peut oser qu'il s'agit de tyrannie.

Le problème d'une démocratie pluraliste, c'est qu'elle est confrontée à des choix ou opinions qui la heurtent ; ou qui la contestent. Le problème de celui qui veut la tolérance, c'est qu'il doit supporter l'opinion et les choix des intolérants.

En l'occurrence, si l'un des époux estime que la virginité de l'un ou l'autre — ou des deux — constitue une condition de leur consentement au mariage, il n'est pas de raison que la société s'en mêle. C'est du reste la raison pour laquelle, seule la personne dont le consentement a été vicié par l'erreur peut s'en prévaloir — et non pas par le ministère public qui représente l'intérêt de la société.

Et de fait, une société pluraliste connaît nécessairement l'expression d'opinions conservatrices ou réactionnaires ; et cela fait autant de choix conservateurs ou réactionnaires.

Accorder aux individus la possibilité de vivre selon leur conscience suppose d'admettre que ceux-ci puissent s'abandonner à la direction de prescriptions religieuses ; et peut-être celles-ci ne conduisent-elles pas à l'émancipation de l'homme ou la femme. Mais après tout, la liberté consiste à pouvoir faire le choix de se soumettre[3].

Et le pluralisme suppose que les instances collectives s'abstiennent d'imposer les choix qui semblent plus louables à la majorité. Car ce serait assurément une régression que de poser en norme ce qui doit — ou ne doit pas — guider le choix d'un époux.


C'est au reste un contre-sens grossier que de juger contemporain l'intervention de l'État dans le mariage.

Certes, l'État n'est pas absent des questions de mariage. Il impose les interdits matrimoniaux et le rite devant l'autorité administrative. Il exige même d'intervenir dans la dissolution de l'union de droit, désunie en fait[4].

Mais à l'échelle de quelques décennies, c'est plutôt à un reflux de l'emprise de l'État que l'on assiste en la matière. Ce reflux avait été lui-même précédé de quelques siècles de contrôle par les autorités politiques[5] ; période qui succédait au libéralisme remarquable du mariage catholique avant l'apparition de la Réforme.

Bref, l'histoire du mariage est celle des flux et reflux du contrôle de la collectivité sur l'union charnelle[6].

Vers quelle régression voulez-vous donc aller ?

- Vers le mariage païen sur rapt ou viol du IXe siècle ?

- Vers le mariage consensuel du XIIe siècle, imposé par la doctrine de l'Église ?

- Vers la réaction tridentine du XVIe siècle, qui exigea le rite et le contrôle de l'autorité politique sur le choix des époux ?

Si j'en juge par les appels à la réforme de la loi, il s'agit d'un appel au contrôle par l'État fondé sur les hoquets d'une société prompte à s'émouvoir des pratiques minoritaires[7].

Le gage d'un progressisme acharné, assurément. Et une sûre réaction contre l'obscurantisme[8].


Mais, foin. Une discrète affaire colorée d'intimité se trouve exhibée, étirée et détournée de la réalité à laquelle elle appartient[9]. D'un mouchoir, on fait un étendard.

Ceci est résolument contemporain. Est-ce pour autant souhaitable ?



Notes

[1] Le terme, cependant, n'est pas exempt d'ambiguïtés, comme l'avait souligné Mirabeau. Car celui qui tolère pourrait aussi bien ne pas tolérer. Or, il est des libertés qui ne souffrent pas la bonne volonté de la puissance publique, mais qui s'imposent à elle. Ainsi, par exemple, de la liberté de conscience.

[2] . En quoi tolérons-nous ce qui nous est indifférent ?

[3] En l'occurrence, il n'était pas allégué que l'épouse avait été forcée de suivre les exigences de la foi d'autrui.

[4] Le divorce doit encore être prononcé par un juge.

[5] Qu'elles fussent papales ou royales n'y changeait guère, car l'histoire du droit du mariage suit très exactement celle de la puissance politique de la papauté.

[6] La copula carnalis est la substance du mariage.

[7] Au demeurant, le fait que la femme ait voulu suivre le rite et les exigences religieuse ne semble guère traverser l'esprit des commentateurs ; probablement persuadés que toute personne qui ne partage pas leurs conceptions de la condition humaine est au mieux victime de son ignorance, au pire, de la violence d'autrui. Après tout, nul n'oblige une jeune fille à suivre les prescription de l'Islam ; et l'exigence de virginité ne pèse que sur celles qui le veulent bien. Ainsi des interdits alimentaires, que l'on peut tirer de prescriptions religieuses ou médicales.

[8] L'obscurantisme faisant directement référence aux vices de l'ignorance, on peut l'estimer bien partagé au vu, lu et entendu du concert de piailleries du jour.

[9] Comme en témoigne l'étrange politique éditoriale de Libération. Mentionner d'abord — le terme "scoop" est audacieux, étant donné que la décision avait été publiée dans la revue Dalloz — puis s'apercevoir de l'intérêt du public ; se désoler de ne pas l'avoir anticipé ; décider d'expliquer — c'est manqué, le lecteur en ressort clairement ignorant de l'affaire — et de s'indigner — "Que n'a-t-on crié plus fort avant ? On nous vole notre indignation de partout !".