Il est d'ailleurs loisible ironiser à merci. Ce dont nul ne se prive vraiment, et non sans talent.

Mon ami Hugues apporte tout de même quelque nuance.

Bernard-Henri Lévy est un écrivain engagé dont le parti pris négatif à l’égard de l’intervention russe ne fait (et ne faisait) aucun doute. Son témoignage fleuri tient donc de l’acte militant et Le Monde ne le propose qu'en tant que tel à ses lecteurs, au même titre que les centaines de prises de position publiées chaque année dans les pages Débat.

Certes, mais est-il de la vocation d'un journal d'information de proposer à ses lecteurs un acte militant ?

Ce d'autant que celui-ci se présente sous les atours d'un récit factuel, d'une chaude et lyrique imprécision, mais globalement exact. Un "témoignage", indique l'en-tête. La rubrique "opinion" aurait été mieux choisie. Ce qui aurait peut-être présenté l'inconvénient de jeter le voile du doute sur l'objectivité du regard de l'auteur.

Un voile dont un autre témoin revendique — presque — l'utilité :

C’est vrai qu’il y a des approximations (dans son récit) mais chacun voit les choses avec des yeux différents. L’essentiel, c’est vraiment d’y aller pour soutenir les Géorgiens et leur montrer que nous, démocrates, les soutenons.

Ou l'on apprend que "l'essentiel" ne réside pas dans la véracité d'un récit, mais dans son emploi militant. Et l'on observe encore que les "approximations" résident de divergences de perception.

Bref, on peut se gausser de l'exercice de Bernard-Henri Lévy, mais que penser du travail éditorial du Monde ?


On doit certainement féliciter Rue89 pour son œuvre de fact-checking. Il est cependant regrettable que la presse nationale ne s'y livre pas davantage à l'endroit de ses propres produits. C'est ainsi que l'article de Rue89 insiste[1] sur la non-appartenance de Bernard-Henri Lévy au cercle des journalistes.

Rue89 a entrepris de faire ce que les confrères anglo-saxons appellent un "fact-checking", une vérification des informations livrées par un reporter. Ce que BHL n’est pas : il est présenté dans le quotidien comme "philosophe et essayiste" et son récit a été prudemment rangé sous l’étiquette de "témoignage".

Il y a plusieurs enseignements à tirer de cette présentation.

1. - Au premier chef, il semble épargner la rédaction du Monde. La prudence de la présentation soulignerait en creux le degré de fiabilité à accorder au témoignage de Bernard-Henri Lévy. Mais l'argument demeure fragile. Le lecteur le plus attentif se fiera davantage au ton du texte qu'à son rubriquage.

Et à tout prendre, un entretien aurait probablement établi une limite plus claire entre l'organe de presse et celui dont il recueille le "témoignage". Lui ouvrir ses colonnes est une façon d'engager le journal dans son ensemble. Ce que souligne le papier de Rue89.

Il n’en reste pas moins que ce récit occupe deux pages au centre d’un journal jouissant d’une autorité certaine en matière d’information internationale.

2. - La distinction opérée par Rue89 entre témoin et reporter semble ménager Le Monde, mais également la profession journalistique dans son ensemble. Ce qu'elle ne mérite peut-être pas, comme le souligne Hugues[2] :

Que l’on exige d'un essayiste (dans un pays où les couples journalistes-politiques occupent autant de place que les duos d’acteurs dans les hebdos people, où l’on annonce périodiquement la mort de gens bien vivants, où l’on invente des interviews de chefs d’Etat, où les faits sont régulièrement travestis pour mieux servir la cause) le respect d’une déontologie bafouée avec un surprenant enthousiasme par les professionnels eux-mêmes est tout simplement absurde.

3. - Cet exercice de distinction — de sauvetage ? — se révèle au reste dans la démarche entreprise. Rue89 se livre au fact-checking[3] sur un texte de Bernard-Henri Lévy, qui n'est pas reporter. Et les rédacteurs prennent soin d'expliquer cette pratique ; ce qui trahit sa rareté. Mais le fact-checking n'intéresse n'intéresse guère qu'un auteur étranger à la profession.

Qu'on ne se méprenne pas : l'article de Rue89 est salutaire à de nombreux égards. Mais on peut regretter qu'il ne prospère pas davantage.


Pour finir, une réponse à Aliocha, qui m'entreprenait ailleurs sur "constance quasi-obsessionnelle avec laquelle les blogueurs tirent à vue sur la presse".

Serait-ce le signe d'une frustration ? Y-aurait-il dans chaque blogueur un journaliste manqué désireux de prendre sa revanche et de s'auto-proclamer journaliste à son tour, mais plus professionnel et plus fiable qu'un journaliste de métier ? Sans vouloir vous offenser, le fait de commenter l'actualité sur Internet dans le cadre d'un blog ne fait pas d'un blogueur un journaliste. En outre, il est piquant d'observer que dans la majorité des cas, les blogueurs commentent les informations qui leur sont délivrées par....les journalistes. Je vous trouve donc bien ingrats avec vos sources !"

Je ne puis, chère Aliocha, me prononcer pour les autres blogueurs.

Je réfute cependant la "constance quasi-obsessionnelle". Le "presse-bashing" auquel je me livre ne constitue pas l'essentiel de mon blog. Il figure dans la rubrique "mon ami la presse et mes amis des blogs", qui, quoique nourrie, n'est pas aussi vaste que mes commentaires juridiques ou politiques.

Allez donc piocher du côté de chez Narvic, dont la délicieuse constance intéresse exclusivement les pratiques journalistiques. Il est vrai qu'il est lui-même journaliste.

Mais allons à votre point. S'agit-il de frustration ?

Peut-être. Mais en ce cas, toute critique la fleure. Je concède avoir quelque goût pour la politique et la législation, ce qui me conduit à juger les pratiques politiques et l'œuvre du législateur avec sévérité souvent.

Mais la presse a ceci de spécial qu'elle est — comme vous le notiez — ma source. Aussi bien, formulé-je quelques exigences quant à la rigueur dont elle peut faire preuve. Je ne puis en appeler à la perfection, mais un peu moins de bavures grossières, et de façon générale un peu moins de désinvolture sur des sujets qui alimentent le débat public ne me disconviendrait pas.

De m'éreinter à rectifier à longueur de billet les incorrections juridiques qui polluent et orientent le débat public ne m'a pas encore fatigué, mais a finit de m'affliger.

Aussi bien ne revendiqué-je nullement la qualité de journaliste. Qu'il leur plaise de ne point se faire juriste ou économiste ; pire encore, juges de moralité[4].


Il est vrai, pour conclure, que "commenter [l'information] assis dans son fauteuil en livrant son opinion personnelle et en s'exerçant joyeusement à la critique toujours sur le même petit air 'les journalistes sont des imbéciles' sous-entendu, 'j'aurais fait bien mieux à leur place'", peut paraître "un peu facile''".

Si facile que l'on s'étonne de ne trouver que si rarement de tels exercices critiques du côté de la presse. Qu'elle s'y exerce davantage[5] et les blogueurs retourneront à leur exercice favori : le commentaire de pilier de bar.



Notes

[1] A deux reprises.

[2] Journaliste lui-même.

[3] Un mot dont Hugues note opportunément l'absence de traduction française.

[4] Cette autorité appartenant à chacun, elle est mieux exercée par les blogueurs, qui ne prétendent pas à une virginale neutralité.

[5] D'où mon observation supra sur l'article de Rue89.