D'un côté, on fouille dans le passé de Julien Dray pour en déduire un rapport trouble au luxe et aux richesses. Une façon de faire peser un contexte présomptif tout en louvoyant avec la présomption d'innocence[1]. Ah, ce jeu ambigu de la présomption d'innocence. Sans doute, rien n'est certain ; autre façon de dire que tout n'est pas clair.

De l'autre, on souffle sur l'hypothèse de la manipulation. Par touches discrètes. La FIDL n'est-elle pas engagée aujourd'hui dans une opposition franche au ministère de l'éducation ? Ne faut-il pas lire dans cette épineuse enquête les remugles des querelles du Parti socialiste ? A moins que ce ne soit l'œuvre discrète du Gouvernement ? Rien n'est dit vraiment, sinon sous forme allusive et vague.

Jeu de dupes ?

Non pas, jeu de prétendus clairvoyants. Ou du moins de défiants perspicaces.


Quelques mots — une notule — sur le surgissement de l'affaire.

Tout à l'origine vient de Tracfin, service de renseignement sur le blanchiment de l'argent. Il s'agit de détecter les bénéfices des activités liées au trafic de stupéfiants, la criminalité organisée ou le financement du terrorisme.

Pour cela, la loi impose aux agents qui s'occupent de transferts de fonds de signaler à Tracfin toute opération d'une importance inhabituelle. Ceci au regard de l'activité ou du patrimoine du titulaire du compte. Il ne s'agit certainement pas pour les établissement de crédit et de change de dénoncer les infractions, mais de détecter des opérations suspectes. Non pas de plonger dans les profondeurs mais de prêter attention aux bouillonnements d'écume.

A la suite d'une déclaration, il appartient à Tracfin de recueillir des renseignements supplémentaires. Et si, dans le cadre de ses vérifications, celle-ci découvre des faits susceptibles de justifier l'action de la justice, elle transmettra ses informations au ministère public.

Une difficulté ici.

L'abus de confiance dont le ministère public fait état dans la présente affaire ne ressortit pas au trafic de stupéfiant, au terrorisme ou à la criminalité organisée. On pourrait donc penser que les informations rassemblées par Tracfin n'en devraient pas sourdre. Tel est d'ailleurs le sens de l'article L. 563-5 du Code monétaire et financier :

Sans préjudice de l'application de l'article 40 du code de procédure pénale, les informations recueillies par le service institué à l'article L. 562-4 et les autorités de contrôle en application des articles L. 562-2, L. 563-2 à L. 563-4 ne peuvent être utilisées à d'autres fins que celles prévues par le présent titre.

Cependant, la référence à l'article 40 du Code de procédure pénale[2] signifie que si Tracfin, dans le cadre de sa mission, doit avertir le Procureur de la République des crimes et délits dont il aurait pu avoir connaissance.

Aussi bien, voici le circuit possible — probable — des informations dévoilées par la presse.

Un établissement de crédit constate des mouvements de capitaux suspects et en informe Tracfin, comme la loi lui en fait obligation. Tracfin enquête et découvre des éléments susceptibles de caractériser un abus de confiance. En application de l'article 40 du Code procédure pénale, elle avertit le ministère public. Ce dernier diligente une enquête et ordonne des perquisitions.

A ce point, rien ne permet d'imaginer une quelconque manipulation du pouvoir politique ou d'autres intéressés. Car tout vient à l'origine d'établissements de crédit.


Revenons à la politique.

Comme le souligne mon ami Authueil, le label politique de Julien Dray lui permet difficilement de flirter avec les affaires d'argent. Aussi licites qu'elles puissent être. La gauche se doit, sinon d'être nécessiteuse, au moins de ne pas être dispendieuse.

De fait, ce n'est pas tant la présente affaire qui pourrait aller dormir dans les consciences que le rappel insistant des goûts luxueux de l'élu socialiste. Luxe et volupté, couple immoral.

Ce n'est d'ailleurs pas tant le vertige de la fortune qui trouble les préjugés inconscients que celui du luxe. La dépense somptuaire de celui qui prétend lutter pour les nécessiteux.

D'où cette justification étrange, en forme d'excuse.

— Je suis un acheteur compulsif, ça veut dire que j'achète et que je revends pour acheter.

Acheteur compulsif. Compulsion qui échappe à la raison et pouvoir de la volonté. Sous le goût du luxe se niche une forme de pathologie invincible ; et donc pardonnable.


Il est vrai, cependant, que la quête du pardon contient l'aveu de la culpabilité.

Mais est-on coupable de désirer le superflu ou de satisfaire son désir ?

La sociologie des fêtes de fin d'année devrait conduire à quelques méditations. Le commerce de produits de luxe[3] à des prix de consommation courante suggère une démocratisation du désir. Un sorte de droit au luxe dont chacun serait titulaire.

Chacun cependant reconnaît l'imposture. Brève est la période de l'éclat des emballages. Bientôt, il faudra s'en revenir à des mets plus ordinaires. Cela ne nourrit guère, sinon les jalousies.



Notes

[1] Voyez par exemple cet article du Monde.

[2] "Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l'exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d'un crime ou d'un délit est tenu d'en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs."

[3] Tout au moins en ont-ils l'estampille.