La question émerge en filigrane.

Celui qui relate des propos incitant à la haine raciale dans un article d'information est il punissable sur le fondement de la loi sur la presse ?

Un mot, tout d'abord, sur les propos litigieux.

La présentation des "arabes" comme des "voleurs et des menteurs", "violents, brutes et haineux", tombe sous le coup de la loi du 29 juillet 1881 sur la presse ; soit qu'il s'agisse d'injures publiques "envers un groupe de personnes à raison de leur (...) appartenance (...) à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée"[1], soit que l'on puisse estimer que les propos constituent une "provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée"[2].

A dire vrai, la jurisprudence n'est pas des plus claire. L'incitation à la haine suppose que les propos soient de nature à créer une hostilité de la part de ceux qui les rencontrent. L'injure se contente de porter atteinte à une personne ou un groupe de personne — ce qui peut justifier la création d'une hostilité. Bref, pour le premier cas, les juges envisagent l'effet du discours, pour le second, ils considèrent sa seule nature.

Voilà pour l'auteur des propos[3]. Mais qu'en est-il de celui qui les rapporte et les publie ?


Si le rôle du journaliste est de faire état des faits, on voit mal comment on pourrait lui reprocher de citer les paroles d'autrui. Fussent-elles contraires à la loi. Pour autant, il ne s'agit pas que la presse participe à la publication de discours que la loi punit.

A mon sens, les juges ont déjà trouvé un équilibre, niché dans les textes relatifs à la diffamation. Du moins pour ce qui concerne l'injure.

"L'outrance inutilement blessante de propos diffamatoires imprudemment et complaisamment reproduits dans un journal est exclusive de la bonne foi."[4]

Autrement dit, la publication[5] de propos contraires à la loi doit entraîner la punition de son auteur. Entendez, l'auteur de la "publication" ; soit le journaliste. Mais celui-ci peut invoquer la bonne foi qui exclut l'infraction d'injure raciale. Ce qui, en la matière, se limite à n'avoir pas rapporté les propos avec complaisance. Disons-le, la simple neutralité objective suffit.

Un problème se pose cependant pour l'incitation à la haine raciale. Car la seule évocation des propos pourrait conduire à troubler l'âme calme du lecteur. Gageons cependant que si l'auteur ne s'approprie pas le verbe litigieux, l'infraction ne serait pas constituée[6]. Bref, il faut un peu plus que de la neutralité ; disons, de la distance. Et donc, une prudence renforcée.

Pour tout dire, il ne nous semble pas que les extraits de l'article — tels qu'ils sont rapportés par Liberation.fr — soient susceptibles de caractériser une incitation à la haine raciale. Il eut fallu que la journaliste gomme toute distance entre elle et les propos qu'elle a obtenus. Ce qui ne semble pas être le cas.


Passons à la question proprement déontologique[7].

La presse doit-elle faire le silence sur un fait pour ne pas risquer les conséquences de sa révélation ?

En l'occurrence, les "tensions entre communauté".

C'est une question difficile. Il n'est certes pas souhaitable que l'écho donné à des propos conduise à aviver des antagonismes. D'un autre côté, les faits sont bel et bien advenus.

Le droit demeure muet sur ce point. Et cela est sagesse. Car le mutisme emporte la liberté.

Et il me semble — en suivant Aliocha — que le journaliste doit ignorer les conséquences des faits qu'il rapporte. Pourvu que ceux-ci soient rapportés avec rigueur et objectivité. Toute autre attitude conduirait à distordre l'information. Il est déjà bien difficile de ne point l'ébrécher.

Soit, les faits rapportés risquent de troubler. Mais c'est le prix que l'on paye pour une image moins imparfaite de nous-même.

Et si cette image est insupportable, peut-être faut-il interroger les lecteurs que nous sommes, plutôt que les journalistes, témoins de nos imperfections. Car il ne sont pas nos pères, non plus que nos gardiens. A grand peine s'efforcent-ils de polir le miroir.



Notes

[1] C'est l'article 33 de la loi.

[2] C'est l'article 24 de la loi.

[3] Encore faut-ils que ceux-ci soient publiés ; et à tout le moins que l'auteur ait été conscient qu'ils étaient publiables.

[4] Crim. 2 juin 1980.

[5] Réalisant en cela la condition de publicité du délit. Car c'est bien la presse qui rend public les propos litigieux.

[6] Si l'on suit la chambre criminelle dans son argumentation fine dans son arrêt du 4 novembre 1997 à propos de la parodie incertaine réalisée par Patrick Sébastien lors d'une émission sur TF1 : "casser du noir".

[7] Elle est posée par l'article de Liberation.fr.